Extraits de l’intervention du Catholicos de la Maison de Cilicie Aram 1er lors de la seconde conventions des Arméniens d’Europe ( 16 octobre 2007).
" • Les traités de l’Europe préscrivent ce continent comme une construction économique et politique. Cette perspective et cette vision, quoique d’une importance majeure, ne reflètent pas la vraie identité de l’Europe. L’Europe représente pour moi, avant tout autre chose, une communauté de valeurs humaines, et c’est là que réside la place particulière et le rôle unique de l’Europe. Les valeurs humaines ne constituent pas un sujet de réflection théorique, ni une question de stratégie socio-politique ; elles sont ancrées dans les expériences et traditions des peuples de l’Europe.
• Par Communauté de valeurs, je comprends l’importance fondamentale de l’histoire et la tradition. Durant des siècles, l’Europe a vécu les multiples facettes et dimensions de la vie humaine. Cette expérience représente l’une des richesses les plus valeureuses de l’Europe. L’Europe est aussi un continent qui respecte les traditions dans ce monde mondialisé où la tradition, cette valeur humaine, est simplement négligée.
Par Communauté de valeurs je comprends la conscience et la fidélité envers les principes et valeurs religieuses et culturelles. En effet, l’Europe n’a non seulement créé des institutions religieuses, culturelles, intellectuelles ou éducationnelles, mais a aussi construit des communautés qui se basent sur ces valeurs. En réalité, toute l’histoire de l’Europe est modelée et forgée par les grands mouvements et les événements marquants de l’Histoire Européenne, qui trouvaient leur inspiration dans ces valeurs.
Par Communauté de valeurs je comprends aussi les principes essentiels qui gèrent la vie de la société, tels la dignité, l’égalité, la justice et les Droits de l’Homme. Parmi les valeurs profondement respectées et acharnement défendues par l’Europe, je cite la Démocratie. Il ne faut pas oublier que l’Europe était la source promotrice des Droits de l’Homme, de la liberté de conscience, la liberté de pensée, qui constituent entre autres, les fondements de l’Union Européenne.
• Ces valeurs constantes et enrichissantes n’ont pas été développées aisément ; elles étaient nourries et formées à travers une expérience historique dure. Par suite, l’Europe est appellé à approfondir ces valeurs et les promouvoir au-delà de la construction Européenne, où certes les murs idéologiques n’existent plus, mais de nouveaux murs de séparation émergent dans la même société.
• Ce continent fait face aujourd’hui à de sérieux défis, dont je mentionne trois :
1) Le premièr défi est la consolidation de l’Union Européenne. Historiquement, l’Europe n’a jamais constitué une Union. Des alliances conclues entre quelques pays étaient basées sur des considérations stratégiques et tactiques et étaient par suite temporaires. Après la division de l’Europe dans le siècle passé, aujourd’hui, la consolidation de l’Union Européenne devient une priorité absolue. Je pense que dans ce processus collectif le dialogue et la coopération entre les religions, les cultures et les sociétés civiles doivent relever un rôle primordial. Les "unions" basées sur des intérêts militaires, politiques ou économiques sont naturellement importantes, cependant, au-delà de ces contextes, l’Europe doit construire son unité solide sur des valeurs communes à travers une participation active des peuples.
2) Le deuxième défi réside dans la question de l’intégration. A mon avis cette question représente l’un des dilemmes essentiels auquels est confronté l’Europe. Aujourd’hui, L’Europe est devenu un continent multiforme, où le pluralisme est une réalité dominante. L’Europe n’est pas l’Amérique, et ne peut se transformer en un "melting pot". Cependant, il peut devenir un lieu exemplaire d’intégration. L’on entend parler en Europe d’absorption ou d’assimilation. Personnellement, je suis contre cette approche. Il faut garder la diversité ; la diversité est enrichissante. Mais quand la diversité est négligée et marginalisée elle devient source de conflit, et d’autre part, une integration imposée peut générer des résultats néfastes. Dans les dernières années, des signes inquiétants se manifestaient dans ce sens. Donc, l’Europe a besoin d’une politique d’intégration sérieuse, réaliste et complète ; une politique d’intégration qui lutterait pour une interaction existentielle et cohérente entre les differentes composantes de la même société.
3) Troisièment, l’Europe doit cultiver sa vision du demain. Si nous sommes très loins du passé, cependant demain est tout proche de nous. La mondialisation a rendu l’avenir présent dans notre vie. Par suite, il est impératif que l’Europe développe des projets de long terme. Ces projets doivent être basés sur la nouvelle vision ; une vision qui reflèterait la spécificité de l’Europe dans ses dimensions internes et externes ; une vision, où le rôle unique de l’Europe aurait acquis une visibilité plus accentuée sur la scène internationale ; et enfin, une vision, dont le fond serait modelé par les valeurs Européennes communes.
• Aujourd’hui, la présence arménienne en Europe est une présence importante et organisée. Presque partout en Europe, nous trouvons des communautés arméniennes, qui tout en gardant leur identité religieuse et culturelle, sont intégrées dans leur environnement. Nous espérons que cette intégration se transforme en un processus permanent et se traduise par une participation plus active et engagée dans la vie politique de leurs pays d’appartenance.
• La reconaissance du génocide Arménien constitue toujours une priorité pour les communautés Arméniennes. De grands pas sont déjà franchis dans ce sens, par l’intermédiaire de partis politiques, des sociétés civiles, des Parlements et de l’Union Européenne. Ce processus doit continuer avec un nouvel élan et un engagement plus ferme. Nous sommes actuellement devant un grand défi. Il est évident que la Turquie est candidate à devenir membre de la Communauté Européenne. Dans la liste des obstacles relevés face à cette candidature, la question du Génocide vient en dernier, et malheureusement, la reconnaissance du Génocide Arménien, comme l’une des pré-conditions à cette candidature, perd de sa priorité, de son urgence.
• Comment l’Europe, ce continent de valeurs, pourrait accueillir un pays où règnent des valeurs tout à fait incompatibles avec les valeurs civilisées de l’Europe ?
Comment l’Europe, géré par des principes démocratiques, pourrait accepter dans sa famille un pays "démocratique" dans la forme, mais non-démocratique dans le fond et la pratique ?
Comment l’Europe, cette communauté de valeurs, aimerait intégrer un pays qui rejette les droits de l’Homme et qui assassine, poursuit et emprisonne ceux qui se prononcent pour la défense des Droits de l’Homme ?
Enfin, comment un pays qui nie son passé et qui n’est pas prêt à se réconcilier avec le passé, pourrait-il faire partie d’une communauté qui a le courage de punir les auteurs de génocides et crimes contre l’humanité et de mettre face à l’injustice ?
L’élargissement de l’Europe ne doit pas être au dépens de l’approfondissement des valeurs, des principes et des traditions qui constituent l’identité même de ce continent.
• L’Eglise Arménienne, qui représente l’une des plus anciennes Eglises du monde chrétien, a beaucoup appris du Christianisme de l’Europe, surtout à l’époque Cilicienne.
La culture Arménienne, qui représente l’une des plus anciennes civilisations du monde, a recueilli des valeurs culturelles de l’Europe.
Un grand merci à l’Europe, pour son amitié et son soutien !
A ne pas oublier aussi que le peuple armenien, à travers ses valeurs, a contribué aussi au développement et à la prospérité de l’Europe et aujourd’hui, il est appelé à jouer doublement ce rôle.
Voilà les défis qui sont posés aujourd’hui devant l’Europe ainsi que devant les communautés arméniennes de l’Europe".
Les Arméniens d’Europe, réunis en convention à Bruxelles, ont par ailleurs salué la perspective de voir le génocide arménien reconnu par le Congrès américain, mais n’entendent pas relâcher la pression sur l’Union européenne au moment où la Turquie milite pour une adhésion.
Accueillis lundi et mardi dans un hémicycle du Parlement européen, ils ont saisi l’occasion pour célébrer avec force le vote -il y a vingt ans- par les eurodéputés d’une résolution reconnaissant le génocide arménien, un terme que récuse la Turquie.
« Je tiens à remercier tous les parlementaires (européens) qui ont eu le courage de voter cette résolution le 18 juin 1987, ce vote aura constitué une étape décisive pour une reconnaissance du génocide des Arméniens », a rappelé le pasteur Joël Mickaëlian, président de l’Eglise évangélique arménienne de France.
Les anciens députés européens qui approuvèrent jadis ce texte ont eu droit à une cérémonie d’hommage appuyée.
« Le vote a été le précurseur de la vérité, cette vérité partagée par des États de plus en plus nombreux, hier la France et demain nous l’espérons les États-Unis », a souligné le responsable religieux.
En 2001, les députés français ont « reconnu publiquement le génocide arménien ».
Aux États-Unis, une commission parlementaire a franchi le pas il y a une semaine. La Maison-Blanche a toutefois « fortement encouragé » lundi le Congrès à ne pas soumettre au vote le texte qui risque de susciter des représailles de la Turquie, comme le retrait de son soutien logistique aux opérations en Irak.
Jugeant « révélatrices » les réactions du gouvernement turc face au projet de résolution américain, Mgr Norvan Zakarian, archevêque des Arméniens de France, a surtout jugé « inquiétants » les commentaires de ceux qui estiment que le moment n’est pas opportun.
Il y a vingt ans, le texte des eurodéputés était sans ambiguïté : il considérait que les massacres et déportations d’Arméniens entre 1915 et 1917 dans l’Empire ottoman constituent bien un génocide.
La résolution énumérait aussi les « obstacles incontournables à l’examen d’une éventuelle adhésion de la Turquie », dont le refus du gouvernement turc de reconnaître le génocide.
Reste que les eurodéputés se sont alignés en 2006 sur la position de l’UE, pour qui cette reconnaissance n’est pas liée à une entrée de la Turquie.
« Hier les Arméniens, aujourd’hui la population du Darfour, demain on ne sait où. Qu’attendons-nous de l’Europe ? Qu’elle reste le défenseur des droits de l’Homme, qu’elle reste vigilante et intransigeante sur cette question par rapport aux États qui frappent à sa porte », a insisté le pasteur Joël Mickaëlian devant les congressistes de 29 pays.
Pour le ministre des Affaires étrangères de la République d’Arménie, Vartan Oskanian, « si la Turquie veut faire partie de l’Europe, elle doit penser et agir comme l’Europe, elle doit reconnaître son rôle dans l’Histoire, en tirer des leçons et aller de l’avant comme l’Europe l’a fait » après la Seconde guerre mondiale.
L’Europe s’est construite « à partir de la reconnaissance du génocide juif et la transformation profonde de la politique allemande », a également insisté la Française Hilda Tchoboian, présidente de la Fédération euro-arménienne, qui s’inquiète de la récente « multiplication d’actes négationnistes » en Europe.